La renaissance d’un chien de travail
La récupération du Cane Corso s’est construite sur des rencontres, des voyages et un travail d’élevage suivi pendant plusieurs décennies. Des passionnés sont partis à la recherche des chiens encore présents dans les campagnes italiennes, puis ont organisé leur sélection et préparé leur reconnaissance officielle.
Derrière les grandes dates, il y a une question essentielle : comment transmettre un chien en conservant ce qui fait son identité ? Pour comprendre le Cane Corso d’aujourd’hui, nous vous proposons de suivre ce parcours, des fermes des Pouilles aux premiers registres de la race.
Les masserie, le monde rural du Cane Corso
Les masserie sont les fermes et domaines agricoles du Sud de l’Italie. Le Cane Corso y trouve des fonctions de garde et d’accompagnement du bétail ; il est aussi employé à la chasse au gros gibier. Son histoire est liée à cette vie quotidienne, auprès des hommes et de leurs animaux.
Après la Seconde Guerre mondiale, les transformations agricoles et le recul de certains élevages extensifs réduisent la place de ces chiens. L’ENCI décrit une population devenue très rare, au point de menacer la continuité de la race.
Dans ce contexte, récupérer le Cane Corso consiste à retrouver une population existante, à réunir des informations sur elle et à organiser sa transmission. Le travail commence dans les campagnes, avant de prendre place dans les expositions et les livres généalogiques.
Des chiens retrouvés, puis un projet partagé
Au début des années 1970, les premiers échanges cherchent à préciser où retrouver ce chien. Une lettre de Giovanni Bonatti à Paolo Breber, datée du 02/12/1973 dans l’historique de la SACC, attire l’attention sur un molosse à poil court encore présent dans les Pouilles. Les recherches prennent ainsi appui sur des signalements, puis sur des rencontres.
Breber situe une étape importante à l’exposition de Foggia de 1974, où il peut enfin examiner des chiens et acquérir Mirak. Dans son récit rétrospectif, il donne ensuite deux dates de naissance : le 14/11/1975 pour la portée de Mirak et Aliot, puis le 15/01/1978 pour celle de Brina et Picciut.
Ces premières portées donnent des descendants à observer, dont Brina, Dauno et Tipsi. Elles posent aussi une difficulté très pratique : les chiots confiés à différents propriétaires doivent pouvoir être retrouvés, suivis et, pour certains, réutilisés dans le programme. Faire naître des chiens et organiser leur transmission deviennent deux tâches indissociables.
1979, le projet s’élargit
Le témoignage de Stefano Gandolfi permet de suivre un moment très concret de cette histoire. En mai 1979, alors qu’il lit un ouvrage de Paolo Breber, deux chiens noirs à poil court apparaissent à l’arrière-plan d’une photographie. Leur identification comme Cane Corso éveille son intérêt.
Il contacte Breber et partage sa curiosité avec les frères Giancarlo et Luciano Malavasi, éleveurs à Mantoue. Des échanges de lettres puis une rencontre préparent le voyage dans les Pouilles. En septembre 1979, Gandolfi et Luciano Malavasi y découvrent, avec Breber, quatre femelles et deux mâles.
Gandolfi raconte l’enthousiasme de la découverte, mais aussi les difficultés : les chiens sont peu nombreux et leur apparence varie. Le programme va donc demander des observations répétées, des choix d’accouplements et des moyens pour suivre les générations suivantes.
Ce passage du repérage à l’élevage donne sa portée au projet. Un chien retrouvé apporte une piste ; une population suivie dans le temps permet de comparer les transmissions et de construire un travail commun.
À Mantoue, donner une continuité à la sélection
Tipsi, Brina et Dauno sont réunis à Mantoue chez les frères Malavasi. Ce noyau permet d’engager un suivi d’élevage plus régulier. Parmi les descendants, Basir et son frère Bulan, issus de Dauno et Tipsi, occupent une place importante dans le programme.
L’intérêt de cette organisation est de pouvoir suivre les mêmes chiens, observer les portées et rapprocher les résultats des choix effectués. Une sélection se construit dans cette durée, avec des générations que l’on peut comparer.
Les recherches continuent dans les régions d’origine pour élargir le groupe de départ. Le lien entre les propriétaires des chiens ruraux et les éleveurs qui suivent les portées reste une composante du programme. La récupération se développe ainsi entre plusieurs lieux et plusieurs personnes.
Suivre une portée, c’est aussi découvrir des différences entre frères et sœurs. Les ressemblances avec les parents deviennent plus lisibles à mesure que les jeunes grandissent. Un sujet prometteur doit donc être regardé dans son évolution, puis à travers ce qu’il transmet lui-même lorsqu’il entre dans le programme.
Des rôles complémentaires autour de la race
La récupération rassemble des personnes qui apportent des moyens différents. Rechercher des chiens, élever des portées, relier les propriétaires et rédiger un standard sont des travaux qui se complètent.
La création d’une association permet de porter ensemble des tâches qui dépassent les moyens d’une personne isolée. Il faut faire circuler les informations, réunir des chiens, préparer des rencontres et dialoguer avec les instances cynophiles. Le travail d’élevage trouve un prolongement dans cette organisation.
Paolo Breber
Repérage des chiens dans les Pouilles et premiers accouplements suivis.
Stefano Gandolfi
Organisation du programme et mobilisation de nouveaux passionnés.
Giancarlo et Luciano Malavasi
Accueil des chiens et suivi des portées à Mantoue.
Fernando Casolino et Gianantonio Sereni
Participation à l’organisation et au développement de la SACC.
Vito Indiveri
Recherche et recensement de sujets dans les fermes du Sud.
Antonio Morsiani
Étude des chiens et rédaction du premier standard.
La Società Amatori Cane Corso, ou SACC, est fondée le 18/10/1983 à Mantoue. Elle donne un cadre associatif aux efforts engagés autour de la race.
Construire le standard à partir des chiens
Dans son intervention au congrès de Civitella Alfedena en 1990, Antonio Morsiani explique sa démarche. Il distingue les impressions recueillies rapidement en exposition des mesures méthodiques nécessaires à la rédaction d’un standard.
Son étude porte sur les proportions, la tête, la construction du corps, les membres, les allures et les aptitudes. Elle s’appuie sur des instruments de mesure et sur une observation systématique. Basir est retenu comme un repère morphologique dans ce travail.
Un standard met en relation ces éléments pour décrire un ensemble cohérent. La silhouette, les déplacements et les capacités du chien doivent pouvoir se comprendre ensemble. Cette lecture aide à saisir l’importance donnée à la fonction dans les discussions sur la race.
Morsiani souligne aussi la contribution de Vito Indiveri, dont les déplacements professionnels donnent accès à des fermes éloignées et à de nouveaux sujets à examiner. Le travail de description reste ainsi relié aux recherches sur le terrain.
La rédaction du premier standard marque donc une étape dans la mise en commun des observations. Un vocabulaire partagé permet de discuter de chiens différents avec des repères comparables. L’approbation du projet en novembre 1987 donne à ce travail une forme officielle ; l’étude de la population se poursuit ensuite.
Le standard actuel de la FCI associe une constitution solide à une certaine élégance et à une musculature puissante. Il décrit aussi les proportions et les allures. Ces éléments donnent au lecteur des points à observer : le rapport entre longueur et hauteur, l’accord de la tête avec le corps, la manière dont les membres accompagnent le déplacement.
Recenser, comparer, puis enregistrer
Les vérifications s’étendent au-delà du noyau de départ. L’ENCI rapporte qu’en 1988, plus de cinquante chiens sont mesurés lors des expositions de Milan, Florence et Bari. Vito Indiveri présente également un recensement de 57 sujets ruraux, accompagné de 97 photographies.
Le livre ouvert permet ensuite d’inscrire les chiens reconnus conformes au standard. Entre 1989 et 1992, l’ENCI fait état de plus de 500 inscriptions. La population prend une place identifiable dans les documents cynophiles.
Ce changement d’échelle donne un sens concret à la reconnaissance d’une race. Un dossier doit pouvoir relier des descriptions à des chiens identifiés, puis à une population suivie. Les photographies, les mesures et les inscriptions remplissent des rôles complémentaires dans cette construction.
Mesurés à Milan, Florence et Bari.
Au livre ouvert, selon l’ENCI.
Le pedigree en est aujourd’hui une expression familière. L’ENCI le définit comme un certificat d’inscription au livre généalogique. Il associe notamment l’identité du chien à celle de ses ascendants. Pour qui s’intéresse à une lignée, il offre un point de départ pour retrouver les parentés et mettre les noms en relation.
À la lecture de l’histoire de la récupération, on comprend mieux l’utilité de cette continuité documentaire. Une photographie permet de voir un chien ; des relevés aident à le décrire ; une généalogie permet de le situer. En rapprochant ces informations, le lecteur peut suivre une famille de chiens au-delà d’une image ou d’un résultat d’exposition.
Les étapes de la reconnaissance officielle
L’approbation d’un standard, la reconnaissance par le pays d’origine et la reconnaissance internationale correspondent à des décisions successives. Leur distinction permet de comprendre le temps nécessaire à l’aboutissement du programme.
- La SACC se constitue Les passionnés se réunissent dans une association spécialisée.
- Un premier standard approuvé L’ENCI approuve le texte préparé par Antonio Morsiani.
- 1989–1992La population est enregistrée Plus de 500 sujets rejoignent le livre ouvert.
- Reconnaissance en Italie Le Cane Corso est officiellement reconnu par l’ENCI.
- Acceptation provisoire par la FCI La race entre dans le processus de reconnaissance internationale.
- Reconnaissance définitive par la FCI La nomenclature internationale lui accorde son statut définitif.
Le Cane Corso est enregistré sous le n° 343 de la FCI. Son standard actuel le présente comme un chien d’utilité polyvalent, dans le groupe 2, section 2.1 des molossoïdes de type dogue.
Entre l’acceptation provisoire du 12/11/1996 et la reconnaissance définitive du 21/05/2007, plus de dix ans s’écoulent. Distinguer ces deux décisions évite de faire de 1996 l’aboutissement de toutes les démarches. Ce long parcours donne une mesure du temps qui sépare les premières recherches de leur pleine reconnaissance internationale.
Ce que cette histoire apporte à notre sélection
Cette renaissance nous rappelle la valeur de l’observation et du suivi dans la durée. Les pionniers ont appris à connaître les chiens en les rencontrant, en les élevant et en confrontant leurs observations. Nous gardons de cette histoire l’importance d’une connaissance concrète du chien.
À l’élevage du Sang d’Orthos, nous relions cette lecture à notre travail de sélection : considérer la construction, le caractère et les informations disponibles sur les parents, puis suivre l’évolution des chiens. Le standard donne un cadre à cette réflexion ; l’expérience quotidienne permet de l’appliquer à des individus.
Comprendre la récupération du Cane Corso aide ainsi à regarder la race dans sa continuité. Les documents, les lignées et les images prennent leur sens lorsqu’ils restent reliés aux chiens vivants et aux qualités que l’on souhaite transmettre.